
[nova] Aquitania
Pendant des millions d’années, la Nouvelle-Aquitaine ne fut pas un paysage mais le plancher marin d’un océan tropical. Un fond où circulaient les eaux, lentes, silencieuses et où s’accumulaient coquilles, squelettes calcaires et sédiments. Les falaises d’Angoulême et les plateaux du Périgord ne sont pas de simples roches. Ces territoires constituent une mémoire minérale. Chaque strate est une phrase écrite par l’océan. Chaque fossile, un fragment de vie figé dans un temps où la terre était submergée.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
La Charente, 2025. Angoulême

Dès le XIXe siècle, des chercheurs comme Alcide d’Orbigny, pionnier de la paléontologie moderne, ont révélé l’origine marine de ces paysages en étudiant ammonites, brachiopodes et oursins fossiles. La Nouvelle-Aquitaine, terre d’océan, apparaît alors non comme une région, mais comme une ancienne mer redressée qui porte sur sa peau les stigmates de nos activités industrielles et agricoles.
Dans « [ nova ] Aquitania », l’eau redevient le narrateur et l’image, numérique comme argentique, un vecteur par lequel sensibiliser les publics à une vision poétique de l’environnement.


Mes premières recherches photographiques pour « [nova] Aquitania » ont pris corps dans des lieux où la mer ancienne affleure sous les cicatrices contemporaines. À l’ancienne carrière Lafarge de La Couronne, j’ai arpenté les parois entaillées comme des livres ouverts. Là, la roche blanche, exploitée pour bâtir nos villes, dévoile ses strates marines sous la poussière industrielle. L’eau, infiltrée dans les creux laissés par l’extraction, stagne en miroirs opaques. Elle reflète un ciel qui ne sait plus s’il contemple un paysage ou une blessure.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
Carrière, 2025. La Couronne






L’ancienne usine Lafarge de La Couronne et ses carrières constituent aujourd’hui un paysage de transition, entre héritage industriel et réappropriation naturelle. Les structures ont presque disparu, laissant place à des plans d’eau, des parois calcaires et des surfaces en friche, où l’empreinte humaine reste lisible mais s’efface progressivement. L’eau devient surface de réflexion et symbole de transformation, l’érosion révèle le temps long géologique autant que la trace de l’exploitation industrielle, et les vestiges racontent une mémoire du travail et de la matière. Le lieu agit comme un laboratoire à ciel ouvert où se confrontent nature, industrie et reconversion, produisant des images à la fois minérales, poétiques et politiques.



Les lacs bleus de Guizengeard forment un paysage paradoxal, né d’une ancienne exploitation industrielle d’argile blanche, aujourd’hui requalifiée en espace protégé au sein de la réserve naturelle de Poitou-Charentes. Derrière l’apparente pureté chromatique de l’eau se lisent encore les cicatrices de l’extraction, creux artificiels devenus bassins, reliefs remodelés par la machine plus que par le temps.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
Carrière, 2025. Guizengeard


Ce site constitue un terrain photographique singulier, où coexistent trois strates : la mémoire industrielle enfouie, la mise en scène contemporaine d’une nature idéalisée, et les tensions actuelles liées à la surfréquentation touristique.
La présence humaine, tantôt absente, tantôt conflictuelle, devient un sujet en soi. L’image peut alors interroger la fabrique du paysage, la fragilité des dispositifs de protection, et la manière dont un lieu transformé par l’industrie devient à son tour objet de désir, de contrôle et de narration collective.



Le long du fleuve Charente, à Angoulême, j’ai travaillé au rythme des crues. Lorsque le lit déborde, le paysage révèle des époques oubliées, cachées par les aménagements urbains. J’ai choisi d’accompagner ces métamorphoses lentes, de laisser l’appareil enregistrer l’expansion silencieuse de l’eau et sa capacité à redessiner les contours du territoire, à reprendre sa place, rappelant que ces bords ont toujours été destinés à être mobiles et non figés dans l’espace.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
Crue de la Charente, 2026. Angoulême




À travers un focus sur l’Île Marquet à Angoulême, ancien site majeur de l’industrie papetière aujourd’hui en friche, le projet photographique explore la persistance matérielle de l’activité humaine dans un milieu vivant. Les vestiges industriels dialoguent avec la végétation rivulaire, les reflets du fleuve et les dynamiques naturelles de crue, d’érosion et de reprise végétale. L’île et les bords de la Charente deviennent un objet patrimonial à part entière, offrant un terrain privilégié pour expérimenter de nouvelles techniques de prise de vue et d’impression, créant un lien entre l’histoire de la photographie et celle de l’industrie du papier.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
L'île Marquet, 2025. Angoulême



Le paysage du Parc naturel régional des Landes de Gascogne apparaît aujourd’hui comme une vaste forêt homogène, résultat d’un processus d’industrialisation qui a profondément effacé un territoire autrefois multiple, vivant et fragile. Avant l’assèchement massif et la monoculture de pins, les Landes formaient un écosystème rare, composé de tourbières, lagunes, marais, landes humides et sèches, prairies ouvertes et ripisylves, structuré par des pratiques agro-pastorales fines et résilientes.
Nicolas Coutable, travail de recherches photographiques
Les Landes, 2025

Dans une approche photographique, ce territoire devient un paysage de l’invisible : ce qui se donne à voir n’est pas seulement la présence écrasante de la forêt plantée, mais surtout l’absence de ce qu’elle a remplacé. Le projet peut interroger la mémoire écologique, la standardisation du vivant et la fabrication d’un décor naturel artificiel, où la biodiversité réelle cède la place à une esthétique de la répétition, de l’alignement et du contrôle.

Ces premières explorations constituent le socle d’une recherche plus vaste consacrée à l’eau en Nouvelle-Aquitaine. L’urbanisme contemporain, l’artificialisation des sols, l’intensification agricole et industrielle redessinent les circulations hydriques, altèrent la qualité des nappes et modifient la chimie des rivières. La région, autrefois mer tropicale, se trouve aujourd’hui confrontée à d’autres submersions : crues accrues par le dérèglement climatique, pollutions diffuses, érosion accélérée des littoraux. L’eau, tour à tour ressource, menace et mémoire, devient l’axe structurant du projet.
Les prochaines étapes de « [nova] Aquitania » prolongeront cette enquête. Je souhaite approfondir le travail engagé dans les anciennes carrières, en observant leur évolution écologique et chimique sur le temps long, m’intéressant notamment à la composition et la nature des roches. Poursuivre l’exploration des sites liés à l’industrie papetière, en collaboration avec des acteurs patrimoniaux et scientifiques, afin de croiser archives, récits et images contemporaines. Revenir dans les Landes pour documenter la gestion forestière, ses transformations face aux crises climatiques et les tentatives de diversification des essences. Le projet s’étendra également à l’érosion du littoral sur la façade atlantique néo-aquitaine, où l’océan reprend, année après année, ce qu’il avait autrefois cédé. Falaises fragilisées, dunes déplacées, habitations menacées : la frontière entre terre et mer y demeure instable, rappelant la condition originelle du territoire.
Enfin, j’accompagnerai le premier « chantier castor » dans les Landes. Initiative de revitalisation des rivières portée par le MPACa et l'artiste Suzanne Husky, ces actions visent à restaurer des zones humides et à ralentir l’écoulement des eaux pour « rendre l’eau à la terre ». Ce travail documentaire mettra en lumière les interactions entre humains, animaux et milieux, et la possibilité d’une cohabitation réparatrice.
La première exposition de ces recherches est programmée à l’automne 2026 au Lieu Utile à Angoulême. Elle réunira tirages argentiques et impressions numériques.
Une collaboration avec le Musée du Papier d'Angoulême est à l’étude, afin de donner corps aux images sur un papier fabriqué sur le territoire même qu’elles représentent. Ainsi, l’eau et la lumière se rejoindront par la photographie, afin de révéler la mémoire immergée d’une ancienne mer devenue paysage.